Entretien

Dans l’atelier avec Ina Lichtenberg

Le parcours de vie d’Ina Lichtenberg est particulier à bien des égards. Née à Salzbourg en 1947, de parents juifs Russes Polonais, seuls rescapés d’une famille exterminée durant l’Holocauste, elle émigre en Israël dès 1949. Là, elle se passionne pour l’étude des langues étrangères, ces clefs de communication si précieuses pour l’apprentissage du monde. En 1970, c’est l’installation en Belgique où se poursuivra désormais sa vie. Passionnée de poésie de théâtre et de photographie, Ina Lichtenberg ouvrira dès 1987, avec son époux, une galerie spécialisée dans ce médium. Pourtant, l’année 2002 constitue un fameux tournant de vie. Une série de proches décès lui font éprouver un besoin vital de s’exprimer par le biais des arts plastiques et d’entamer cette démarche actuelle. Bien plus qu’une “invitation au regard”, l’exposition de ces boîtes et caissons sculptés constitue aussi, et surtout peut-être, l’expression enfin autorisée d’un vécu familial et ancestral qu’il devenait impérieux de pouvoir extérioriser. Rencontre dans l’atelier, lieu de cette reconstruction où s’élabore un langage expressif neuf.

Pourquoi ces caissons, ou boîtes sculptées, et pourquoi maintenant ?

Ina Lichtenberg : Suite aux deuils successifs de mon époux et de ma mère, lesquels, en un sens, ont toujours constitué mon seul entourage familial, j’ai vécu une période très angoissante. Comme si tout un vécu refoulé surgissait. Ce basculement de ma vie m’a plongé dans une nouvelle réalité. Je me trouvais tout à coup totalement dépendante de mon entourage proche. Le travail plastique entamé sur les boîtes est venu comme un exorcisme.

Comment définiriez-vous votre démarche ?

Initialement, il s’agissait d’un besoin d’expression poétique car j’ai longtemps cherché, notamment au théâtre, à m’exprimer verbalement. Puis, lorsque ces deuils survinrent, s’est imposé le besoin d’une mise en image catharsistique de la quintessence de mes peurs. Cette démarche autorise la traduction de ce ressenti tout en le mettant désormais à distance de ma propre existence. C’est aussi pour cela que j’y consacre le temps voulu, notamment dans cette recherche fondamentale d’équilibre plastique.

Y trouvez-vous un apaisement ?

Les possibilités sont infinies. Le résultat correspond en fait à une traduction ponctuelle, comme le reflet d’un besoin très instantané. Paradoxalement, mille autres formes pourraient refléter ce même ressenti.

Pourquoi y avoir inclus des éléments aussi tangibles ?

Cette démarche, que je considère en un sens comme indéfinissable, s’ancre effectivement dans la concrétude des choses. Cette approche figurative, qui n’était pas mon intention première, suscite l’interrogation chez chacun. C’est très intime et lié à des images très personnelles. Les objets doivent interragir in fine comme si mon image mentale initiale y trouvait un écho parfait.

Comment procédez-vous ?

Cela commence souvent plastiquement, par un objet fort, dont le potentiel expressif me séduit et duquel découlera la composition finale. La thématique est toujours la même, soit l’expression d’une mémoire personnelle. Les parois du caisson correspondent au cadre qui contiendrait la trace de ce vécu, notre image en tant que souvenir, en tant que ce qui reste de nous, comme un reflet effacé. Le verre, qui clos toujours mes compositions, les isole et leur confère une certaine préciosité. Comme une mise à distance qui renforce considérablement la dimension intrinsèque de l’oeuvre, son contenu métaphorique. Tout élément, quel qu’il soit, y ramène toujours à l’existence.

Pourquoi y inclure des photographies ?

Dans la série intulée Familles, j’effectue une quête de ce foyer familial que je n’ai jamais connu, et qui m’a toujours manqué terriblement. Pour ce faire, il me faut percer un passé assez lointain, générationnel et totalement inconnu, disparu dans la violence de la Shoah. Car cette dimension istorique dramatique est au coeur de mon vécu, me forgeant autant qu’elle me nourrissait. J’ai, c’est évident, la certitude d’aller vers l’infini mais quel fut le point de départ ? Ces êtres disparus dont j’inclus les photographies pourraient m’avoir été proches un jour… Ce besoin de racines, commun à toute l’humanité me semble-t-il, et si nécessaire dans la construction de soi, me taraude encore aujourd’hui de manière obsessionnelle. Peut-être trouverai-je dans mes boîtes une issue à ce manque ?

Entretien : Christophe Dosogne
Historien de l’art, journaliste, rédacteur en chef du magazine AAA
Arts Antiques Auctions
Octobre 2006