L’illusion, un art… martial?

La Croisée des 2 chemins
Un essai de Carlos Vaquera
L’illusion, un art… martial?

… Non, bien sûr, nous sommes éloignés du combat et de l’art de la guerre que l’art martial sous-entend – quoique, dans de rares situations… – et pourtant n’existe-t-il pas de grandes similitudes entre l’art de l’illusion et l’art du combat qu’il soit à mains nues ou à l’arme blanche ? Est-ce tout simplement le fruit du hasard si un certain nombre de créateurs d’illusions pratiquent une discipline martiale qui serait contre-indiquée et même dangereuse pour leur carrière. Citons quelques exemples qui me viennent à l’esprit : Jean-Jacques Sanvert qui pratique le Kung-Fu et le Tai Chi Chuan (et donne des cours), Christian Chelman (ceinture noire de judo), John Carney (qui pratique un art martial japonais), Gérard Majax (boxe française et canne) et bien sûr, votre humble serviteur (ceinture noire de karaté). Est-ce donc une coïncidence, ou une direction complémentaire à l’art de l’illusion ? C’est ce que je vais essayer de déterminer dans les quelques lignes qui suivent.

On peut résumer les vertus principales des arts martiaux par

1) La discipline qui demande un sens de la responsabilité individuelle et qui sous-entend une régularité dans le travail pour progresser dans une voie difficile (le chemin du créateur d’illusion souvent seul face à ses livres, son miroir (ou sa vidéo) ne demande-t-il pas ces mêmes qualités pour parvenir à une certaine maîtrise technique?).

2) La maîtrise de soi d’un point de vue physique et mental. Pour avoir l’idée d’un geste, il faut le faire mille fois. Pour le connaître, il faut l’exécuter dix mille fois. Pour le posséder, il faut le répéter cent mille fois ! (Ne faut-il pas maîtriser son corps pour arriver à réaliser une technique invisible aux yeux des spectateurs ? Ne faut-il pas maîtriser son esprit pour parvenir à contrôler la peur de l’autre lors d’une représentation publique ?)

3) Le développement des qualités psychomotrices qui résultent de l’espace et du temps et son contrôle. (Ne faut-il pas gérer son corps tout entier pour la création de l’atmosphère magique propice à l’enchantement des spectateurs ? Et tout cela dans un temps juste ?)

4) Le développement de la perception d’une image de nous-même plus juste qui entraîne l’abandon d’un ego trop fort et nous rend plus humble et respectueux face à l’autre. (L’illusion ne nous apprend-elle pas à respecter l’autre en lui donnant une image positive de nous-même ?)

5) La réflexion qui amène l’artiste martial à méditer sur une technique pour atteindre, dans l’action, une maturité artistique de l’art qu’il pratique. (Faut-il en dire davantage ?)

Les asiatiques pensent que l’homme naît en quelque sorte infirme, et qu’il leur faut un travail constant sur eux-mêmes pour leur permettre, grâce à la culture du geste, de retrouver un certain équilibre qui améliorera leur existence. Ce travail constant passe par le travail de la posture, de la respiration et de l’état d’esprit.

kardevosLa posture

La posture juste est un point fondamental pour une bonne pratique des arts martiaux. Elle est essentielle pour nous permettre d’être parfaitement en équilibre et d’avoir la meilleure position possible pour être en état de vigilance constante face aux événements. Cette posture juste passe par les pieds (membres inférieures), les hanches, le tronc (membres supérieurs) et le port de tête (dont le regard fait partie) – ne retrouvons-nous pas une certaine similitude avec les « Cinq points magiques » de Juan Tamariz : Le regard, la voix, les mains, les pieds et le corps.

« Le regard est une énergie qui vient du ventre, projetée en avant ! C’est tout le corps qui regarde. » – propos du mime Marcel Marceau.

Lors d’une rencontre entre Pierre Delorme (maître dans l’art du Kendo et de l’Iaïdo, auteur de livre et dessinateur de bande dessinée) et Maurice Béjart, ce dernier disait : «J’aimerais insister sur un point qu’a développé Pierre tout à l’heure. Il vous a parlé de l’unité du corps et de l’esprit. De la vigilance du corps qui engendre celle de l’esprit. Je voyage dans le monde entier, et on me présente un peu partout les grandes personnalités, les grands artistes des pays où je suis. Une des grandes différences entre l’Occident et l’Orient tient en ceci : en Europe, en France, nos grands cerveaux, philosophes, professeurs, grands chirurgiens, artistes, ne sont que cérébraux. Ils sont souvent bossus, ils ne tiennent pas droits. Surtout ils sont d’une maladresse insigne avec corps. Ils renversent les objets, ils n’occupent pas harmonieusement l’espace, leurs corps n’a jamais l’intelligence de leur cerveau ! En Orient, c’est tout le contraire ou plutôt c’est très différent : un grand potier, un grand acteur, un calligraphe réputé, un poète célèbre aura toujours un maintien impeccable ; il y aura toujours l’harmonie du corps et de l’esprit, même si c’est apparemment un grand intellectuel.»

Le travail de la posture, du geste et des mouvements ne peut se réaliser que dans la régularité. Ce n’est pas le nombre d’heures que l’on passe à travailler une technique qui est le plus important, mais la régularité avec laquelle nous la travaillons. Il vaut mieux travailler une technique 1/2 heure par jour pendant une semaine que 4 heures d’affilée un jour de la semaine.

« Il faut soigner le corps pour que l’âme s’y plaise » affirmait Saint-François de Salle, Évêque de Genève vers la fin du XVIème siècle.

Dans l’étude du karaté que je pratique depuis plusieurs années, j’ai constaté que l’initiation passe par l’imitation. Le débutant imite l’autre sans comprendre le pourquoi, ni réellement le comment de la technique montrée. C’est à force de répétition et donc d’observation, qu’il va essayer de suivre les autres en se rapprochant le plus possible du mouvement montré. Ensuite, une fois que la technique de base a été copiée des centaines de fois, viendra la correction donnée par les ceintures supérieures. C’est alors que commencera le long cheminement que demandera une technique pour être acquise. Il faudra la répéter des millier de fois pour la « sentir », la « perdre », la « reconquérir » et « comprendre » que la perfection en technique n’existe pas. Au bout du chemin, il faudra oublier la technique de base étudiée pour la rendre sienne. Celle-ci se transformera et deviendra personnelle ; chaque technique exécutée par un maître portant la marque de son auteur.

La respiration

La phase d’inspiration correspond à un emmagasinement d’air, tandis que l’expiration lente et profonde permet la diffusion de cette énergie dans tout le corps. Dans les arts martiaux, l’attaque doit toujours avoir lieu pendant l’expiration et si possible pendant l’inspiration de l’adversaire, moment où celui-ci est le plus vulnérable. Christian Chelman, lors d’une interview, nous disait : «…C’est-à-dire que tout acte technique est basé sur le souffle. Or, la plupart des magiciens travaillent toutes leurs techniques sur des inspirations et ça se sent. Pourquoi ? Parce qu’une inspiration crée une tension. Or, le Blitz ou toutes les techniques que j’ai mises au point, sont basées sur le fait qu’on les réalise en expirant, en se relâchant. Ce qui les rend totalement imperceptibles. Non pas invisibles pour les yeux, mais invisibles pour l’esprit. Puisque, quand je me relâche, l’autre se relâche aussi, il ne fait pas attention. L’attention, c’est comme un film, on a l’impression de voir une image continue mais en réalité ce sont tous des segments.»

La plupart des gens confrontés au public (comédiens, hommes politiques, présentateurs…) ont une variété de techniques basées sur la respiration pour contrôler leur trac avant de rentrer sur scène. Les techniques de respiration proposées par les arts martiaux ou par les arts de méditation (zen, yoga…) sont de grande utilité pour acquérir une certaine maîtrise de soi-même.

L’état d’esprit

L’éducation de l’esprit passe par le travail du corps. C’est la base de l’entraînement dans les arts martiaux. Sentir avec l’esprit, c’est bien, mais sentir avec le corps est l’élément le plus important pour arriver à une compréhension la plus proche de l’art que l’on pratique. On pourrait dire, à l’extrême, qu’aucune théorie n’est valable sans l’avoir vécu dans l’action. Il faut mettre en pratique ce que l’on lit, ce que l’on étudie. Ce n’est que par cette voie que l’on pourra en parler de manière plus complète. Il faut aussi apprendre à écouter les choses comme si on les écoutait pour la première fois. Il faut apprendre à exécuter un mouvement comme s’il était unique et avec la conscience qu’on ne pourra le réaliser qu’une seule fois. Ne pas subir les événements, les affronter, décider de l’action juste, prendre l’initiative rapidement, anticiper, avoir une bonne image mentale de soi, garder le respect de l’autre, sont des éléments qui résument l’attitude juste face à un adversaire, mais pourquoi pas face à la vie en générale.

« Le plus beau métier d’hommes est le métier d’unir les hommes » – Antoine de Saint-Exupéry

Il faut prendre connaissance que la réflexion ne se fait pas uniquement par l’esprit mais aussi par le corps. La juxtaposition de la pensée et de l’action est une nécessité absolue dans la maîtrise d’un art. Il faut trouver cette harmonie. Le danger est de se laisser à tout intellectualiser, à méditer sans faire vivre ses pensées par le corps. Mais cette manière d’être ne doit pas uniquement se centraliser par le « je », « l’autre » existe et sans lui, je ne suis rien. Sans adversaire, il n’y a plus d’art martial. Sans public, il n’y a plus d’art. Et qu’on ne vienne pas me dire que l’art égoïste qui est pratiqué en solitaire est un art, car l’art n’existe que par les yeux de l’autre. Trop souvent on voit des magiciens se faire plaisir, sans tenir compte qu’en face d’eux existent des personnalités avec qui ils devraient échanger un moment qui se veut unique. Ces magiciens-là nous donnent l’impression qu’ils sont à la fois les acteurs et spectateurs de leurs actions. Manifestement, ils s’illusionnent sans illusionner personne. Finalement si le public n’était pas là, ça n’aurait pas grande importance.

L’art martial (mais aussi le théâtre, l’improvisation sportive etc.) nous apprend à vivre avec l’autre, à être à l’écoute de l’autre et à partager une émotion en commun qui se veut à chaque fois différente puisqu’il nous est impossible de recréer de manière complètement identique une même action. Cet apprentissage nous rendra plus harmonieux avec ce qui nous entoure. Et pas uniquement en spectacle ! Et notre plaisir sera aussi celui de notre public. N’y-a-t-il rien de plus beau que de partager une émotion en commun ici et maintenant ?

De l’importance du maître

Le maître est plus qu’une accumulation d’expériences et de connaissances. Il est le centre d’énergie physique et spirituel qui attire les disciples (ou élèves) vers lui dans le but de recevoir une tradition orale épurée. Une fois rentré dans le Dojo, que l’on considère comme un espace sacré, l’écoute et la concentration doivent être optimales. C’est dans cette atmosphère de réceptivité totale que l’élève doit se sentir prêt à recevoir la connaissance. Ce que le maître transmet est, en quelque sorte, un héritage accumulé au fil du temps. Cet héritage est une suite de découvertes faites au prix de nombreuses années de recherches, de fausses pistes, de découragements, etc. Celui-ci n’est pas l’objet d’un seul homme, ni d’une seule génération, il est l’accumulation de milliers d’individus qui, de bouche à oreille, ont transmis leurs secrets ; avec, comme chacun le sait, une tendance à transformer et à adapter le contenu transmis. Le maître est le moteur qui pousse l’élève à prolonger son chemin dans une voie qui se veut difficile. Il est là pour le motiver et lui apprendre à découvrir sa propre réalité, différente de celles des autres, et non pas à en faire une copie conforme de lui-même. Son plaisir est le partage et la réussite des autres dans la recherche de l’épanouissement, tant physique que spirituel. Il est entendu, que les doutes, les épreuves physiques et psychologiques font parties intégrantes de cette conquête. Dans cette voie, l’être humain et l’art sont indissociables, et au bout du chemin tous les deux en sortent grandis.

S’il ne fait aucun doute que l’Espagne est considéré, à l’heure actuelle, comme le pays où la cartomagie est à son niveau le plus haut, ce fut grâce à la présence d’un maître tel qu’Arturo de Ascanio, qui a su cultiver la transmission de l’art dans sa plus belle forme.

Après ce petit détour dans mes réflexions théorico-philosophiques, je peux vous certifier que l’art martial est complémentaire à l’art de l’illusion… au même titre que l’art théâtral, la musique, la peinture, les mathématiques, le massage, et tout ce que vous faites avec passion. Un artiste a la liberté de s’enrichir personnellement en se dirigeant vers des horizons éloignés de son art. C’est cela qui le rendra unique.

Bibliographie

– « Les cinq points magiques » par Juan Tamariz.
– « La voie du Shintaïdo » par Albert Palma aux éditions Albin Michel, 1992.
– « Comment être efficaces en utilisant les méthodes japonaises » par Pierre Delormez aux éditions Jacques Grancher, 1991.

Si cet article vous a intéressé, je vous conseille vivement de lire :
– « Karaté-Do L’esprit Guerrier » par François Didier aux éditions Sdirep, 1986.
– « The secret of inner strength – My story » par Chuck Norris aux éditions Little, Brown and Company, 1988.
– « The magic of conflict – Turning a life of work into a work of art » par Thomas F. Crum aux éditions « A Touchstone Book », 1987.
– « Mon combat pour la vie – Des sommets au RMI » par Youcef Zenaf aux éditions SEM, 1993… écrit par des pratiquants d’arts martiaux.

Et dans le domaine qui concerne le travail de la force de la pensée :
– « Réfléchissez et devenez riche » par Napoleon Hill aux éditions Tchou/Ariston, 1982.
– « Le cinquième rêve » par Patrice Van Eersel aux éditions Grasset, 1993.
– « The warrior Athlete – Body, Mind & Spirit » par Dan Millman aux éditions Stillpoint Publishing, 1979.
– « The peaceful Warrior – A book that changes lives » par Dan Millman aux éditions HJ Kramer, Inc., 1980, 1984.
– « Sacred Journey of Peaceful Warrior » par Dan Millman aux éditions HJ Kramer, Inc., 1991.

Et finalement l’indispensable trilogie :
– « Le petit prince » par Antoine de Saint-Exupéry aux éditions Gallimard, 1946.
– « Jonathan Livingston le Goëlan » par Richard Bach aux éditions Flammarion, 1973.
– « L’alchimiste » par Paulo Coelho aux éditions Anne Carrière, 1994.